100 ans : même en dialyse, ça se fête !

 

Pessac, Hôpital privé Saint Martin.

Ce samedi 9 octobre 2010, dans le centre de néphrologie, le jour de dialyse pourrait être ordinaire. Mais il y a Louis Massé et Louis fête aujourd’hui ses 100 ans et la séance devient …. particulière.

FR3 Aquitaine est là pour marquer l’évènement.

 

Coiffé de la belle casquette offerte par le personnel soignant, après avoir soufflé la bougie posée sur le gâteau, Louis déclare : « Il a encore du souffle le vieux. Sans la dialyse je ne serai pas là aujourd’hui … à cent ans ; c’est une bonne chose. » Ceci sous le regard du Docteur Patrick THOMAS, néphrologue, qui conclue par quelques mots sur la dialyse, la greffe et le dépistage, sans oublier le don d’organes.

 

Nous rencontrons Louis Massé le mardi suivant. Toujours coiffé de sa casquette, il nous reçoit agréablement. Et quand nous lui proposons de raconter un bout de sa longue vie, il minimise l’évènement … mais sans plus attendre, commence son récit.

Très vite sa volubilité qui semble naturelle, le transforme en conteur, conteur de sa propre histoire. Un merveilleux filon pour nous !

 

Louis nait le 9 octobre 1910 à Saint Martin du Puy en Gironde. Lorsque son père doit partir pour la guerre, Louis est conduit à la ferme du grand-père dans les Landes, à Lit-et-Mixte  où grand-père et père sont nés. Les Landes vont être sont point d’attache pendant 10 ans.  Il sera hébergé en alternance tous les trois mois par les deux grands-pères et par une tante … avec changement d’école chaque fois. Bien rude départ dans la vie pour un gamin de 4 ans.

1919. Louis a du mal à reconnaître son père de retour de guerre. Le temps de retrouver du travail, père et fils participent aux travaux de la ferme du grand-père. Puis Louis s’y retrouve à nouveau sans son père.

 

Le 24 juin 1924, son certificat d’études en poche, les moissons étant là, Louis devient « suiveur de batteuse » et va de ferme en ferme pour les « dépiquages ». Sa vie paysanne prend fin le jour où son père vient le chercher pour le présenter à quelqu’un … employeur éventuel.

« Dès le lendemain, je débute l’apprentissage du métier de maréchal ferrant, alors que j’ai  peur des chevaux », précise-t-il.

 

A 17 ans, son apprentissage terminé, Louis se promène le 14 juillet dans le champ du voisin quand il fait une rencontre insolite ; un homme s’adonne au jeu du cerf-volant « pour ne pas dépenser d’argent » dit-il dans la conversation qu’ils engagent. Ce monsieur est « charron », compagnon du devoir, faisant étape là, sur la route de son tour de France.

Le charron était présent dans chaque village jusqu'aux années 1950 ; il s'agissait d'un spécialiste du bois, maître de tout ce qui tourne et roule dans un village, de la brouette à la charrette.(Ndlr).

Louis raconte sa rencontre à son patron et demande un meilleur salaire pour subvenir à ses besoins. L’employeur ne pouvant satisfaire la demande, Louis, avec un baluchon sur l’épaule, valise à la main, suit le charron et accomplit son premier tour de France, pour devenir maréchal-ferrant, compagnon du devoir.

 

Le 26 octobre 1930, Louis part pour l’armée dans la cavalerie à Angers  pour un an. A sa demande, il effectue 6 mois de plus dans la prestigieuse école de cavalerie du cadre noir de Saumur où il parfait sa formation.

« Très grand apprentissage » précise-t-il.

 

Cette fois, le nouveau maréchal-ferrant, compagnon du devoir, entame son second tour. Son parcours le ramène à Cérons, où il « prend un fil à la patte », tendu par une belle. Cette fois, la valise se pose pour longtemps.

Louis reprend du service chez son premier patron. Avec le mariage à 24 ans, fini le tour de France et le compagnonnage.

 

 En 1938, son patron, fatigué, cède à Louis la maréchalerie de Cérons ; Louis s’installe dans son nouveau rôle.

 

Las ! Le 2 août 1939, déclaration de guerre. Louis est appelé au front. Suivent 58 mois de captivité en Allemagne (Stalag 12), où il travaillera tout d’abord dans les fermes allemandes, puis comme maréchal ferrant, civil, rémunéré pour cette tâche.

1945. Pénible retour de captivité … Quelqu’un l’attend et lui annonce que sa femme a fait un autre choix.

« Je préfère ne pas en parler, c’est trop difficile ».

 

Louis retrouve avec bonheur son ancien patron qui a assuré l’intérim dans la maréchalerie durant la triste période et reprend le flambeau.

Une longue période de calme s’installe. Il faut panser les meurtrissures de la guerre,  se reconstruire : « C’est la lutte pour la vie, il faut avoir l’idée de s’en sortir » dit-il.

 

Justement ! En 1949, Louis rencontre sa nouvelle compagne qu’il épouse en 1958.

Les chevaux, les bœufs, dans les champs et vignes tracent des sillons à longueur de journée. Les fers s’usent vite. Le maréchal ferre à tout va…

 

Février 1956. Louis parle de cet hiver terrible : « Un matin, 46 cm de neige, température 16, 18, 24 et même 26° au-dessous de zéro. Toutes les vignes sont gelées, éclatées, les chênes  fendus de la tête au pied par le gel. Tout est fichu. Les paysans crient au secours. La banque verte d’alors leur propose des crédits à faible taux » dit Louis.

 

Les tracteurs entrent dans les fermes. On arrache et replante en plus grand... les bœufs se font rares. Le métier de maréchal-ferrant décline.

 

Louis a 46 ans ; il achète sa première voiture, une 2CV pour rallier les fermes de plus en plus éloignées pour un revenu de misère.

 

Un jour, rencontrant des voisines dans une auto école, il se dit :

« J’ai une voiture neuve, je ne conduis pas trop mal ; pourquoi je ne serai pas moniteur d’auto-école ? »

 

Aussitôt dit, reconversion aussitôt faite, via la préfecture de Bordeaux.

Après avoir installé les doubles commandes sur la 2CV, avec cette volonté de toujours vouloir s’en sortir, Louis Massé se retrouve à la tête d’une auto-école.

En quelques semaines, 240 candidats !  Sa période la plus faste: « Plein boom ».

En 1969, La soixantaine approchant, ses yeux le trahissant, il cède son affaire à son fils adoptif et sa belle fille et prend une retraite bien méritée dans la grande maison qu’il a fait bâtir à Balizac, dans les Landes girondines.

 

« Le terrain était bon, j’ai planté 700 pieds d’asperges, des pommiers, des pêchers.  J’ai récolté beaucoup d’asperges, de pommes mais pas de pêche. Après le jardinage, j’allai à la chasse à la bécasse ou à la pêche».

 

12 ans plus tard, sa femme s’ennuyant à Balizac, les  deux maisons sont vendues et s’installent à Cadillac (33). A peine installés, sa femme décède.

 

« Moment terrible… « Avoir l’idée de s’en sortir et de lutter pour la vie. »

 

Depuis, il vit seul dans cette maison. Il cuisine et joue à la belote avec les copains. Mais les yeux ne suivent plus, «Je dois laisser ma place  aux cartes ».

 

Même la mise en dialyse en 2006 ne change pas grand-chose à ses habitudes.

Sa belle-fille Denise l’assiste dans sa vie quotidienne.

 

Son meilleur souvenir ? Un temps de réflexion puis «  Les 12 ans passés à Balizac ».

 

A la question, « Quel est votre secret de longévité ? » il répond :

«  Depuis 1950, après un infarctus, plus une seule goutte de vin ou d’alcool. 60 ans que je ne bois que de l’eau. J’ai également arrêté de fumer à cette époque. Je lis le journal Sud-Ouest tous les jours mais de plus en plus difficilement, malheureusement ;  je ne peux plus regarder la télévision à cause de mes yeux. J’écoute la radio »

 

Comment avez-vous été soigné pour cet infarctus ?

« Très peu de médicament, mais le docteur m’a donné un régime que j’ai suivi: viande grillée, légumes verts, fruits à volonté, un morceau de fromage par semaine, pas de beurre, pas de lait.. »

 

Hygiène de vie exemplaire.

« J’ai pris très peu de vacances, pas de congé payé. J’ai malgré tout pu faire un voyage hors de France pour visiter l’Allemagne. »

 « Depuis 2006, année où a commencé mon insuffisance rénale, ma nouvelle vie est liée à ma dialyse, ½ journée trois fois par semaine. Je me lève à 5 heures, car il me faut du temps pour me préparer,  départ pour la dialyse vers 7h et retour vers midi. C’est contraignant. Les routes sont chaotiques, je suis brimbalé de manière pas très agréable. Je me prépare toujours les repas.»

« Un très mauvais souvenir du départ en dialyse en janvier 2009, à 7 heures, moment le plus fort de la tempête. Je voyais des arbres tombés dans tous les sens devant la voiture. On a dû faire demi-tour plusieurs fois, on a bien failli se noyer, 120 km de détour (une quarantaine habituellement) avant d’arriver à destination. C’était impressionnant. »

 

Y a-t-il d’autres centenaires dans votre famille ?

« Non, plus rien, je n’ai plus une seule personne de ma famille vivant aujourd’hui, ils sont tous partis. »

 

Une dernière question d’actualité lui est posée : « Que pensez-vous de la  grève d’aujourd’hui pour la réforme des retraites ? ».

 Il répond « Ils sont fous les retraités. Ils veulent gagner autant que quand ils travaillaient. On les voit se balader avec leur camping-car. Moi je n’ai jamais fait ça. »

Ce qui nous paraît caractériser le mieux Louis Massé, c’est cette lutte perpétuelle pour la vie, son sens du travail, son ouverture d’esprit. Sa devise : « Avoir toujours le sourire, être poli et correct. » ce qui correspond à la loi du « Compagnon ».

 

L’heure du débranchement de la dialyse arrivant, nous avons interrompu notre entretien. Nous aurions pu passer des heures à l’écouter.

 

100 ans ! Par son récit, Louis Massé nous a fascinés. La facilité avec laquelle il se souvient des dates précises des événements de sa vie nous a interpellés. Si sa vue diminue, sa lucidité, son raisonnement sont intacts. Il nous donne une belle leçon de vie et d’humilité avec des valeurs qui semblent parfois oubliées de nos jours.

 

Un grand coup de chapeau à vous, Monsieur Louis Massé.

                                                                                                  Jean-François et Mady